Mark Krebs · Journal de bord
Sourcing dans le nord de l’Inde
Le design de qualité ne se construit pas par courriel. On ne comprend pas vraiment la laine tant qu’on ne l’a pas touchée brute, filée puis lavée. On ne peut pas concevoir un tapis sans observer comment la tension évolue sur un métier à tisser, comment chaque passage du fil dessine un motif, comment les fibres se resserrent au contact de l’eau. Ce ne sont pas des détails que l’on apprend sur une fiche technique. Ce sont des décisions qui se prennent sur le vif, façonnées par les matériaux, le savoir-faire et les personnes qui les mettent en œuvre.
Je fais le choix délibéré de ne pas partager de noms et d’éviter, autant que possible, de photographier les visages, par respect pour l’anonymat des travailleurs et des partenaires avec qui je collabore. Je préfère diriger mon regard vers leurs mains et vers la dimension profondément physique de la fabrication des tapis, du filage des fibres au lavage des pièces terminées. Cette approche met l’individu en retrait pour faire ressortir la force du travail collectif, celui des centaines de tisserands avec qui je collabore depuis des années. Il ne s’agit pas d’un partenariat avec un seul artisan, mais d’un engagement construit avec une pluralité de savoir-faire.
À mes yeux, un bon design ne consiste pas à choisir mais à connaître, et on ne connaît vraiment ni un matériau, ni un procédé, ni une chaîne d’approvisionnement tant qu’on n’a pas pris le temps de les observer de près. Ce récit est une invitation à voir ce que je vois, à reconsidérer ce que signifie s’approvisionner de manière responsable et à comprendre pourquoi une collaboration réfléchie mène à une meilleure conception, porteuse de sens.
Chapitre 1
Bikaner,
Rajasthan
Désert du Thar · Pays de laine
Il faut compter sept heures de train pour se rendre à Bikaner depuis Gurgaon, une ville moderne aux chics galeries commerçantes et aux gratte-ciels de verre. Située juste au sud de New Delhi et faisant partie de la vaste agglomération urbaine de la capitale, Gurgaon est le centre financier et technologique du nord de l’Inde; en somme, tout l’opposé de notre destination.
Luce et moi partageons une cabine de première classe avec une femme indienne plus âgée, qui dort pendant la majeure partie du trajet. La ville de Bikaner, petite selon les standards indiens, se niche au nord-ouest de l’État du Rajasthan, au cœur du désert de Thar. C’est une mosaïque de marchés, de ruelles étroites, de forts en grès rose et de palais qui surgissent ici et là. Prospère à l’époque coloniale britannique, la cité est aujourd’hui considérée comme étant un peu hors des sentiers battus.
À l’arrivée, nous retrouvons mon fournisseur de fils local, un homme corpulent d’âge moyen, tout de blanc vêtu. Il porte une kurta — une longue chemise ample — et un pantalon traditionnel. Dans la chaleur de la fin d’après-midi, je lui envie sa tenue légère. La veille, à Gurgaon, j’ai acheté un pantalon en lin noir, coupé à l’occidentale — une amélioration considérable.
En Inde, se déplacer dans les villes bondées demande temps et patience. Chaque intersection devient un exercice de conduite créative, dans un concert de klaxons. Planifier une visite chez les producteurs pour travailler sur de nouveaux designs revient essentiellement à organiser les heures passées à l’arrière d’une voiture. Mais je ne devrais pas me plaindre: tant que je reste dans l’enceinte de leur ville, mes fournisseurs insistent pour que j’utilise leur véhicule avec chauffeur et la climatisation qui tourne à plein régime.
Lors de ces journées rythmées par les réunions, les chauffeurs disparaissent et réapparaissent dans les rues bondées à tout moment. Leur rôle semble partagé entre me conduire et rejoindre les interminables rassemblements d’hommes d’âge moyen sortant du chai à chaque coin de rue. Il y a là une forme d’aisance dans le simple fait de partager le temps entre inconnus, aisance qui m’échappe en tant que Canadien. Ce n’est pas tant de la convivialité, mais plutôt une acceptation de l’autre, mêlée à une indifférence à la notion d’espace personnel. De loin, ces interactions semblent à la fois aliénantes et beaucoup plus humaines que les rapports entre inconnus au Canada. À Montréal, je passe généralement les moments d’attente dans la solitude. En Inde, il ne manque jamais de gens pour discuter ou plaisanter.
Captations de terrain — Bikaner
À l’heure du lunch, nous nous arrêtons dans un boui-boui en bord de route, composé d’un toit en tôle ondulée et de murs en herbe tressée. On nous sert le plus grand roti (pain plat traditionnel) que j’ai jamais vu, dégoulinant de ghee. Mon fournisseur, issu de la caste des Brahmanes, jeûne du lever au coucher du soleil à l’occasion d’une fête hindoue. Il veille à ce qu’on mange trop pendant qu’il s’abstient.
L’après-midi se poursuit avec la visite d’une filature appartenant à deux frères. C’est une véritable plongée dans le processus de fabrication de fils, et la première fois que j’ai la chance de voir chaque étape, de la laine brute au produit fini. Pendant ce temps, Luce filme et prend des photos, suivie de près par un fan club grandissant d’artisans. Bientôt, une dizaine d’hommes la talonnent, ce qu’elle gère bien mieux que je ne l’aurais fait. Elle va même jusqu’à les mettre à contribution, leur demandant de déplacer certaines choses pour obtenir le bon cliché.
J’en profite pour finaliser le développement de nouveaux fils, destinés à une prochaine collection. Il s’agit d’une technique de filage qui combine cinq teintes de fibres, réalisée à partir d’un mélange de laine de Bikaner et de Nouvelle-Zélande. Malgré tous les courriels, photos et croquis envoyés, rien ne remplace une discussion en personne avec le producteur, échantillon à la main. En 30 minutes, je peux aborder les limites, les contraintes et les problèmes liés à un nouveau design — des échanges qui, à distance, auraient nécessité des mois entre les conversations téléphoniques et les envois internationaux par FedEx. Il est plus facile de dépasser les barrières linguistiques et les présupposés culturels avec des commentaires simples et directs. Il y a une synchronisation instantanée des intentions, quasiment impossible à obtenir en ligne, quelle que soit la vitesse de connexion.
Tout designer qui développe des produits à l’étranger sans aller à la rencontre de ses producteurs allonge considérablement le temps de développement de ses produits, ou se résigne à la médiocrité.
Le matin suivant, on file en direction d’un ancien cimetière et d’un fort touristique, vieux de 500 ans pour notre première séance photo de mes tapis. Mais à notre arrivée, les gardiens — apparemment descendants de personnes inhumées sur place — nous font clairement comprendre que la séance n’aura pas lieu. En explorant les environs, on tombe sur quelques vieilles structures près d’un ancien réservoir. Ce n’est pas idéal, mais on capture ce qu’on peut pour tenter de sauver la matinée.
Pour notre deuxième emplacement, on trouve un petit fort moins connu, tenu par un gardien sympathique. Fier de nous accorder un accès complet, il nous lance: « Pas de frais d’entrée ». Luce installe son matériel et immortalise mes tapis devant les murs patinés par le temps, tandis que le soleil monte à la verticale. À proximité, des femmes en tenue traditionnelle observent la scène, curieuses mais trop timides pour tenter de parler dans leur anglais limité.
En tant qu’Occidentaux, dans les régions plus rurales de l’Inde, Luce et moi attirons inévitablement les regards. Être aussi visibles partout où l’on va — elle avec ses cheveux blonds décolorés, et moi, qui mesure plus de six pieds — devient vite inconfortable. J’ai l’impression d’être sur scène mais d’une certaine manière, je demande aussi aux tisserands et aux artisans de l’être lorsque je documente leur travail à travers l’objectif de Luce. C’est là que l’importance de mon boulot prend tout son sens. Le fait de travailler ici me confère en quelque sorte une légitimité. Si je supervise une séance photo, visite des ateliers de production ou rencontre des fournisseurs, j’ai une raison d’être là, sur cette « scène ». Je ne suis pas hors de mon élément, mais j’endosse le rôle d’homme d’affaires, de directeur artistique, de designer ou de photographe. Les passants peuvent observer, et si leurs interprétations de ce que je fais varient, le rôle que je joue — la manière dont je m’intègre à la communauté, à la région et au pays — n’est pas flou. Je me sens comme un acteur à part entière du lieu où je me trouve, plutôt que comme un simple voyeur de passage.
À midi, la chaleur devient insupportable et à force de déplacer les lourds tapis pour les prises de vue, je suis trempé de sueur. Luce, elle, tient bon jusqu’à ce qu’il soit temps — déjà — de prendre notre prochain vol. Mais une fois à l’aéroport, on découvre qu’il est retardé de cinq heures.
Pour passer le temps, on décide d’aller faire un tour dans la vieille ville de Bikaner. On s’arrête dans un temple au moment où une pluie torrentielle tombe. On regarde les habitants célébrer cet événement rare dans le désert, d’autant plus hors saison. On finit par trouver un ancien palais reconverti en hôtel pour siroter un chai au moment où une autre tempête s’abat.
De retour à l’aéroport, on apprend que notre vol a maintenant sept heures de retard. Après une série de correspondances, on arrive enfin à notre hôtel de Varanasi, complètement vidés.
Chapitre 2
Bhadohi &
Mirzapur
Uttar Pradesh · Pays du métier à tisser
Varanasi est une ville hors du temps, qui émerge des rives du Gange. Son passé semble se heurter violemment au présent. Les anciens temples de pierre jouxtent des hôtels une étoile; les voitures klaxonnent des carrioles tirées par des chevaux; mendiants et hommes saints se mêlent aux touristes japonais armés d’appareils photos dispendieux, tandis que d’interminables groupes de pèlerins descendent les marches qui plongent dans le fleuve sacré pour y laver leurs péchés. Un peu plus loin, en aval, les corps des défunts sont incinérés sur des bûchers à ciel ouvert, avant que leurs cendres ne soient dispersées dans le Gange, un rituel auquel tous les Hindous espèrent un jour avoir droit. Considérée comme l’un des lieux les plus spirituels de l’Inde, Varanasi est inévitablement surpeuplée à toute heure.
Au déjeuner, Luce et moi nous amusons à lire les annonces matrimoniales dans le Hindustan Times, tout en savourant un dosa (crêpe fine). Nous n’avons malheureusement pas le temps d’explorer la ville sacrée: ce matin, nous partons pour Bhadohi, en périphérie de Varanasi, pour rencontrer l’un de mes fournisseurs de tapis. C’est sans doute l’Indien le plus grand que j’ai jamais vu et il dégage une forte présence. Sa nouvelle offre de technique de tissage est impressionnante, et je choisis beaucoup trop d’échantillons à faire expédier chez moi.
Nous assistons ensuite au processus de lavage de tapis. Chacune de mes créations est lavée deux fois: une première fois avec un lavage des fils, puis à une seconde après le tissage. C’est ce qui leur confère cette douceur exceptionnelle. Les savons utilisés sont naturels, et conjugués aux fibres du tapis elles aussi 100 % naturelles, ça simplifie grandement le traitement des eaux usées. Dans l’usine, Luce dirige encore une fois les artisans (surpris par son assurance), orchestrant chaque prise jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite.
Captations de terrain — Bhadohi
On arrive tard à notre hôtel de Mirzapur, juste au moment où notre chauffeur accroche un pan de son van contre une colonne en béton, sous les yeux du concierge. Tous les témoins de la scène décident de faire comme si rien ne s’était passé.
Éreintée par la séance photo, Luce décide de ne pas m’accompagner pour le souper. Je rejoins donc un autre de mes fournisseurs, qui m’attend à la réception. Il m’emmène directement au bar situé à l’arrière de l’hôtel, où on commence à boire généreusement. Les plats de spécialités régionales s’enchaînent sur le comptoir, et après plusieurs bières, il m’annonce qu’il est temps d’aller souper. J’étais pourtant persuadé que c’était précisément ce qu’on faisait.
J’arrive en retard au déjeuner. Entre l’anglais approximatif du personnel et les restes de ma soirée arrosée, commander mon café se fait difficilement.
Luce et moi reprenons la voiture pour une courte distance, jusqu’à la maison de mon fournisseur, qui sert aussi d’atelier de finition et de centre d’expédition. J’envoie Luce documenter la combustion des fibres libres, le lavage des tapis et les kilims sur les métiers à tisser. Ces derniers sont presque toujours installés à l’extérieur des villes. Les tisserands possèdent généralement leur propre métier à tisser ou travaillent sur des machines partagées au sein de leur communauté. Mes fournisseurs emploient des tisserands indépendants, libres de fixer leur horaire et leur charge de travail. Beaucoup sont aussi agriculteurs ou mères de famille.
Je passe la journée à examiner de nouveaux designs et à discuter des différentes techniques présentées dans la salle d’exposition. Ensuite, mon fournisseur et moi nous installons dans son bureau en attendant que Luce termine sa séance photo. Apparemment, les tisserands l’ont tous applaudie une fois le shooting terminé.
De retour à l’hôtel à 23 heures, nous nous préparons mentalement à un réveil aux aurores (notre vol pour Jodhpur est à 4 heures du matin), mais mon fournisseur se lance dans une négociation pour obtenir une réduction sur la note, une discussion qui s’éternise pendant une vingtaine de minutes. Au réveil, je découvre que son acharnement a porté ses fruits. En Inde, tout est négociable.
Captations de terrain — Quotidien
Ce journal de bord a été publié pour la première fois dans le numéro automne-hiver 2026 de Elle Décoration Québec, avant d’être autopublié par la suite sous la forme d’un petit livret. Si vous souhaitez vous procurer un exemplaire pour conserver aux côtés de votre tapis, il est désormais possible de le commander sur notre site web. Un joli complément à la pièce qui habite votre espace. Cliquez sur l’image ci-dessous pour obtenir votre exemplaire.